Le Prix De La Lumière

Marcel – Ma famille
Tout commence par une histoire de famille. Une grande famille, comme il en existait tant à l’époque. J’étais le dernier de sept garçons, tous mineurs, mais pas tous mineurs de fond. La mine, c’était un monde à part, avec ses odeurs de charbon, ses gestes répétitifs, ses silences lourds de fatigue. Certains restaient à la surface, d’autres descendaient sous terre, là où les jours n’existaient pas.
Mon père, lui, avait été mineur. Un homme marqué par la vie, par la guerre et par la poussière. La silicose avait gagné ses poumons, transformant son souffle en une lutte incessante. Il avait aussi porté les séquelles invisibles de la Grande Guerre : trois blessures sur le front, et des tranchées gravées dans son regard. Je ne l’ai jamais connu autrement que malade, traînant son corps usé pour continuer à subvenir à nos besoins.
En 1950, je venais de décrocher mon certificat d’études primaires. C’était une grande fierté à la maison. Le CEP, on en parlait comme d’un passeport vers un avenir meilleur. Mais cet avenir, il fallait le construire tout de suite. Ma mère ne tarda pas à me le rappeler :
« Maintenant, Marcel, il faut penser à travailler. »
Travailler, oui, mais pas à la mine. Pas comme mon père, pas comme mes frères. J’avais vu ce métier de trop près pour ne pas en être terrifié. La mine n’était pas faite pour moi, je le sentais. Elle m’effrayait, autant qu’elle m’écœurait. Je n’oublierai jamais les derniers jours de mon père, luttant pour une bouffée d’air, ses poumons réduits à du béton.
Un matin, je me suis levé à l’aube. Il faisait encore nuit lorsque j’ai pris le bus avec les filles qui allaient à la lainière de Roubaix. Je voulais tenter ma chance ailleurs, loin des galeries sombres et humides. J’ai passé la journée à attendre, à répondre à des questions, à espérer. Mais à 14 ans, avec ma carrure de garçon chétif et mes épaules trop fines, je n’étais pas taillé pour ce genre de travail. À suivre…

Marcel – Sur la route de la mine
Il ne me restait plus qu’à me résigner. Ma mère, pragmatique, m’a emmené à la fosse 13 de Sallaumines.
La fosse 13 de Sallaumines, située au cœur du bassin minier du Pas-de-Calais, était bien plus qu’un simple site d’extraction. C’était un monde à part, une cité dans la cité, où régnait une atmosphère à la fois austère et vivante.
En approchant de la fosse, on voyait d’abord se dresser les chevalements, ces grandes structures métalliques qui semblaient griffer le ciel, symbole indiscutable de la mine. Le grincement des câbles et le sifflement des machines rythmaient le quotidien, mêlés aux voix graves des mineurs qui allaient et venaient, la lampe au casque et la fatigue déjà imprimée sur leurs visages.
Le sol était noirci par la poussière de charbon, qui s’infiltrait partout, sur les vêtements, dans l’air, jusque dans les maisons voisines. Les wagonnets chargés de charbon circulaient inlassablement sur des rails, tirés par des chevaux ou des locomotives à vapeur, créant une ambiance à la fois bruyante et fascinante.
À côté des installations industrielles, on trouvait les bâtiments de la fosse : la salle des machines, immense et vrombissante, où les moteurs de l’ascenseur faisaient monter et descendre les cages métalliques transportant hommes et matériaux. Non loin, la lampisterie, où chaque mineur récupérait sa lampe avant de descendre dans les entrailles de la terre.
L’odeur de graisse mécanique et de charbon flottait dans l’air, mêlée à celle, plus subtile, de la sueur et des corps fatigués. C’était un lieu où le danger et l’espoir coexistaient. Le moindre accident ou coup de grisou pouvait transformer une journée ordinaire en tragédie, mais c’était aussi là que des familles entières, parfois sur plusieurs générations, gagnaient leur pain.
La fosse 13 n’était pas qu’un lieu de travail. Autour d’elle, les corons s’étendaient : des rangées de petites maisons de briques rouges, toutes semblables, habitées par les familles des mineurs. Ces maisons étaient modestes, mais elles représentaient un refuge, un havre après les longues journées sous terre. La fosse était le centre névralgique de la vie locale, un lieu où la solidarité et l’appartenance à une communauté prenaient tout leur sens.
Malgré l’austérité et les risques, la fosse 13 de Sallaumines était une sorte de pilier, à la fois symbole de la dureté du métier et de la résilience de ses ouvriers. Elle incarnait le quotidien des milliers de mineurs qui y ont laissé leur sueur, et parfois bien plus. Un lieu chargé d’histoire, où les galeries profondes portaient encore l’écho des vies passées.

Marcel – rencontre avec le directeur de la mine.
Là, j’ai rencontré le directeur du siège.
Le directeur de siège dans le contexte des mines, comme celles de Sallaumines, est un poste clé dans la gestion et l’administration des activités minières d’un site spécifique, appelé « siège ». Le terme « siège » désignait ici une unité opérationnelle de la mine, comprenant une ou plusieurs fosses (puits d’extraction), ainsi que toutes les installations nécessaires à leur fonctionnement (chevalements, ateliers, lampisterie, salles des machines, etc.).
Le directeur de siège avait plusieurs responsabilités importantes :
Gestion des opérations minières
Il supervisait l’extraction du charbon, veillant à ce que les objectifs de production soient atteints tout en maintenant les normes de sécurité. Il devait s’assurer que les équipes de mineurs et les machines fonctionnaient efficacement.
Responsabilité des employés
Il avait la charge du recrutement, de l’organisation des équipes, et de la gestion des conditions de travail. Cela impliquait également de maintenir une certaine discipline parmi les mineurs et de répondre à leurs préoccupations ou problèmes.
Lien avec la hiérarchie
Le directeur de siège était l’intermédiaire entre les ouvriers et les instances dirigeantes de la compagnie minière (parfois appelée « les Houillères »). Il devait rendre compte de la production, des besoins matériels ou financiers, et des incidents éventuels sur le site.
Reconnaissance envers les familles de mineurs
Ce rôle allait au-delà de la production. Le directeur de siège jouait souvent un rôle social : il connaissait les familles des mineurs, leurs conditions de vie et leurs éventuelles difficultés. Dans un contexte où la mine fournissait logement, chauffage, soins médicaux et écoles, le directeur pouvait intervenir pour résoudre des problèmes ou faire preuve de reconnaissance envers des familles de mineurs dévoués, comme c’est le cas dans votre histoire.
Gestion des infrastructures
Il veillait au bon état des installations techniques de la fosse, ainsi qu’aux infrastructures autour de la mine, comme les corons (les logements ouvriers) ou les équipements communautaires (bains-douches, écoles, etc.).
En somme, le directeur de siège était un personnage important dans la vie des mineurs. Il représentait à la fois l’autorité de la compagnie minière et un soutien local pour les ouvriers et leurs familles. Ce double rôle lui conférait une certaine proximité avec les travailleurs, tout en faisant de lui un rouage essentiel dans l’organisation et le fonctionnement du système minier.

Marcel – L’embauche.
Le directeur connaissait mon père, son passé, ses sacrifices. Il y avait une sorte de dette, un respect pour ceux qui avaient donné leur santé à la mine. Quand nous sommes ressortis de son bureau, ma mère était visiblement satisfaite :
« Voilà, tu seras galibot et ensuite tu deviendras un mineur, comme ton père et tes frères. »
Le galibot était un jeune apprenti mineur dans les mines de charbon. Ce terme, utilisé principalement dans le nord de la France et en Belgique, désignait ces garçons souvent âgés de 13 à 18 ans, qui débutaient leur carrière dans les galeries souterraines. À l’époque, il n’était pas rare que des enfants quittent l’école après leur certificat d’études pour commencer à travailler et contribuer aux revenus de leur famille.
Rôle et responsabilités d’un galibot
Le métier de galibot était une étape d’apprentissage pour devenir un mineur à part entière. Les tâches confiées au galibot étaient souvent pénibles, mais elles permettaient de se familiariser avec le monde de la mine et ses dangers. Voici les principales missions du galibot :

Transport du charbon
L’une des premières tâches des galibots était de pousser ou tirer les wagonnets chargés de charbon dans les galeries étroites. Ces wagonnets, souvent très lourds, nécessitaient une grande force physique, même pour de jeunes garçons.
Aide aux mineurs expérimentés
Les galibots travaillaient sous la supervision d’un mineur plus expérimenté. Ils devaient assister les ouvriers en leur passant des outils, en dégageant les gravats ou en exécutant diverses petites tâches.
Éclairage et signalisation
Avant l’éclairage électrique, les galibots portaient des lampes (d’abord à huile, puis à acétylène) pour éclairer les galeries. Ils devaient veiller à entretenir leur lampe et parfois à guider d’autres mineurs dans l’obscurité des souterrains.
Entretien et sécurité
Les galibots étaient souvent chargés d’entretenir les galeries en consolidant les parois avec du bois ou d’autres matériaux. Ils devaient aussi repérer d’éventuels dangers, comme des éboulements, des infiltrations d’eau ou des poches de gaz.
Manutention et nettoyage
Les galibots s’occupaient aussi de tâches plus ingrates, comme le nettoyage des galeries ou le transport des outils et matériaux nécessaires aux travaux d’extraction.
Conditions de travail
Le travail d’un galibot était extrêmement difficile, surtout pour de jeunes garçons. Les galeries étaient sombres, humides, souvent étroites, et l’air y était chargé de poussières de charbon. La pénibilité physique était immense : pousser des wagonnets, ramper dans les boyaux, manipuler des charges lourdes… Le tout dans des conditions de chaleur ou de froid extrêmes.
Le métier de galibot comportait aussi de nombreux dangers :
Éboulements : les galeries pouvaient s’effondrer, ensevelissant les mineurs.
Coup de grisou : les poches de gaz méthane pouvaient exploser au moindre contact avec une flamme ou une étincelle.
Maladies : l’exposition prolongée à la poussière de charbon pouvait provoquer des problèmes respiratoires, comme la silicose.
Évolution dans la hiérarchie
Après plusieurs années comme galibot, un jeune pouvait devenir mineur à part entière, souvent appelé « haveur ». Le haveur était celui qui extrayait le charbon à la pioche ou au marteau piqueur. Ce passage du statut de galibot à celui de mineur représentait une forme de reconnaissance, mais aussi l’accès à des responsabilités plus grandes, avec des risques toujours présents. Le galibot dans la mémoire collective
Le métier de galibot incarne aujourd’hui un symbole du dur labeur et des conditions de travail éprouvantes des mineurs. Il représente aussi une époque où les enfants travaillaient dès leur plus jeune âge pour aider leur famille. Dans de nombreuses régions minières, les galibots restent une figure emblématique, souvent évoquée avec respect et nostalgie dans les récits et les mémoires locales. En somme, être galibot, c’était faire ses premiers pas dans un univers de courage, de solidarité, mais aussi de danger, un monde qui a profondément marqué les générations passées… A suivre

Marcel – Ma fierté.
Dans ses yeux brillait une étrange fierté. La mine, c’était plus qu’un métier, c’était un mode de vie. Elle offrait du travail, mais aussi un toit, du chauffage, un médecin, tout un système pensé pour retenir ses ouvriers.
L’embauche est surtout dans les années où le travail à la mine représentait l’un des rares moyens d’assurer un avenir stable à une famille, était bien plus qu’un simple événement : c’était un moment empreint de fierté, de responsabilité et de symbolisme pour le jeune garçon et sa famille.
Une étape importante dans la vie du jeune garçon
Pour un galibot, l’embauche à la mine signifiait avant tout l’entrée dans le monde des adultes. À peine sorti de l’école primaire, il endossait déjà un rôle crucial : celui de travailler pour aider à subvenir aux besoins de sa famille. Cela marquait la fin de l’enfance et le début d’une vie d’efforts et de sacrifices.
Malgré les craintes liées aux conditions de travail, beaucoup de jeunes garçons ressentaient une fierté personnelle à l’idée de gagner leur premier salaire, aussi modeste soit-il. Être embauché, c’était prouver qu’ils étaient capables, qu’ils avaient la force et le courage nécessaires pour affronter ce métier si dur.
La fierté familiale
Pour les familles ouvrières, l’embauche du galibot était aussi un moment de fierté collective. Travailler à la mine, surtout dans des régions comme le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, c’était faire partie d’une grande communauté. De père en fils, le métier de mineur se transmettait souvent comme une sorte de tradition familiale.
Lorsque le jeune garçon signait son contrat, il rejoignait cette longue lignée d’hommes qui avaient donné leur sueur, et parfois leur santé, pour extraire le charbon. Ses parents, souvent anciens mineurs ou issus de familles de mineurs, ressentaient une fierté de voir leur enfant prendre la relève. Cette continuité représentait à leurs yeux un honneur, une preuve que leur travail et leurs sacrifices n’étaient pas vains.
Le prestige du travail à la mine


À cette époque, la mine était un pilier économique et social dans les régions minières. Être embauché à la mine, même en tant que galibot, signifiait accéder à une forme de sécurité :
La famille bénéficiait du logement dans les corons (les cités minières).
Le charbon pour le chauffage était fourni.
Les soins médicaux étaient pris en charge.
Ce système paternaliste mis en place par les compagnies minières assurait une certaine stabilité à ceux qui travaillaient pour elles. En intégrant la mine, le galibot participait à maintenir cette stabilité pour sa famille.
Une appartenance à une communauté
L’embauche marquait aussi l’entrée dans une communauté solidaire et fraternelle. Les mineurs formaient un groupe soudé, uni face aux difficultés du métier et aux dangers. Le galibot devenait un « des leurs », et cette appartenance était une source de fierté autant pour lui que pour sa famille.
Un moment souvent célébré
Dans de nombreuses familles, l’embauche d’un galibot était parfois célébrée modestement. On pouvait organiser un repas ou marquer l’occasion d’une manière symbolique, comme acheter une nouvelle paire de bottes ou un outil pour son premier jour. Même si les moyens étaient limités, ce moment avait une dimension symbolique forte, car il représentait l’intégration du garçon dans la vie active et dans l’histoire familiale.
Une fierté mêlée d’inquiétude
Malgré la fierté, l’embauche d’un galibot n’était pas exempte d’angoisse pour les parents. Les dangers de la mine étaient bien connus : coups de grisou, éboulements, accidents liés aux machines… De nombreux parents, qui avaient eux-mêmes travaillé dans les galeries, savaient ce que ce métier coûtait en termes de santé et de vie.
Mais l’époque était ainsi : le travail à la mine représentait une opportunité qu’on ne pouvait pas refuser. Alors, la fierté prenait souvent le pas sur l’inquiétude, même si, dans le regard d’une mère ou d’un père, on pouvait parfois deviner une larme mêlée de crainte.
En somme, l’embauche d’un galibot était un moment riche en émotions : une fierté sincère, tant pour le jeune garçon que pour sa famille, mais aussi un acte de courage, dans un métier qui incarnait à la fois la dureté de la vie ouvrière et la grandeur des travailleurs qui en faisaient partie… A suivre

Marcel – La visite médicale.
La visite médicale fut un moment étrange. Le médecin, en m’examinant, ne put s’empêcher de faire une remarque à ma mère : « Il n’est pas bien épais, votre garçon. »
Il me fit déshabiller, et je sentis la honte monter lorsque ma mère me vit ainsi. Je me cachais comme je pouvais, et elle, amusée, s’exclama : « Mais pourquoi tu mets tes mains devant ton zizi ? »
J’étais né en 1936, en pleine tourmente. Les privations de la guerre 1939-1945 avaient laissé leurs marques sur ma croissance. Je n’avais pas grandi comme j’aurais dû. Mais malgré tout, j’étais embauché.
La visite médicale lors de l’embauche d’un jeune galibot à la mine était une étape incontournable et marquante, autant pour le garçon que pour sa famille. Elle symbolisait le passage vers une vie d’efforts physiques intenses, mais elle révélait aussi parfois la dure réalité des conditions de vie et de santé des classes populaires.
Une formalité essentielle
Avant de pouvoir descendre au fond de la mine, tout candidat, même un jeune galibot, devait passer une visite médicale. C’était une mesure imposée par les compagnies minières pour s’assurer que les recrues étaient physiquement aptes à supporter les conditions de travail éprouvantes du monde souterrain. Cette visite avait pour but d’évaluer la force, la constitution et l’état général de santé du futur mineur.
Le médecin contrôlait :
La robustesse physique : taille, poids, musculature.
L’état des poumons, en raison de l’exposition aux poussières de charbon.
La capacité respiratoire et le cœur, car travailler dans les galeries impliquait des efforts intenses dans un air souvent pauvre en oxygène.
La vue et la motricité, indispensables pour évoluer dans les galeries sombres et étroites.
Pour les garçons chétifs ou affaiblis par les privations de la guerre, la visite médicale était souvent un moment délicat. Beaucoup arrivaient sous-alimentés ou en mauvaise santé à cause des conditions de vie précaires de l’époque.
Une expérience marquante


La visite médicale était souvent vécue comme une première confrontation avec le monde adulte. Les jeunes garçons, habitués à l’intimité de leur foyer, se retrouvaient parfois gênés à l’idée de se dévêtir devant un médecin et, parfois, devant leurs propres parents.
Dans des cas comme celui raconté dans cette histoire, la situation pouvait devenir embarrassante. La mère, présente pour accompagner son fils, pouvait constater la fragilité de son enfant, à la fois physiquement et émotionnellement. Ce moment révélait souvent les marques laissées par la pauvreté ou les privations de guerre : un corps frêle, un développement retardé, ou même des signes de malnutrition.
Pour le médecin, ces observations étaient courantes, mais pour la mère et l’enfant, cela pouvait être une prise de conscience douloureuse. C’était une forme d’humilité, mais aussi une étape inévitable pour intégrer ce monde rude qu’était la mine.
Entre inquiétude et espoir
La visite médicale avait une double dimension émotionnelle.
Pour le garçon : c’était un mélange de fierté et d’appréhension. Être déclaré apte signifiait qu’il pouvait rejoindre les hommes dans le travail, gagner un salaire et contribuer à la vie de la maison. Mais cela signifiait aussi l’entrée dans un univers dangereux et exigeant.
Pour la mère ou les parents : ce moment était souvent vécu avec des sentiments ambivalents. D’un côté, la fierté de voir leur fils entrer dans la vie active. D’un autre côté, l’inquiétude pour sa santé et sa sécurité dans un métier connu pour ses dangers.
Le regard du médecin
Les médecins des mines étaient souvent des hommes pragmatiques, habitués à évaluer rapidement la santé des mineurs et des apprentis. Dans un contexte où la pénurie de main-d’œuvre était constante, ils étaient parfois indulgents sur les critères d’aptitude, fermant les yeux sur certaines fragilités pour ne pas refuser l’embauche. Cependant, ils pouvaient aussi alerter les familles sur la condition physique de leurs enfants, comme dans le cas d’un galibot trop frêle ou mal nourri.
Leur rôle n’était pas seulement de constater : ils rappelaient aussi aux familles l’importance de nourrir et de fortifier ces jeunes travailleurs, en dépit des difficultés économiques.
Une étape marquante dans le parcours
En somme, la visite médicale lors de l’embauche du galibot était un moment clé, où se croisaient les réalités sociales, économiques et humaines de l’époque. Pour le jeune garçon, c’était une confrontation directe avec son propre corps et sa capacité à affronter un métier si dur. Pour la famille, c’était à la fois un espoir d’avenir meilleur et une source d’inquiétude face à la fragilité d’un enfant jeté dans un monde d’adultes.
Ce moment, souvent gravé dans les mémoires, marquait symboliquement le début d’une vie de travail, d’efforts et de défis, dans un univers où chaque souffle et chaque geste comptaient… A suivre

Marcel –Le premier pas vers une vie d’adulte
C’était officiel : j’allais devenir mineur. J’allais enfin travailler, devenir un homme et contribuer à la maison. Il y avait en moi un mélange de peur et de fierté. Ce n’était pas le destin que j’avais rêvé, mais c’était un destin tout de même.
Ce jour-là, Marcel, bien qu’encore un enfant dans son apparence frêle et son innocence, fit un pas décisif vers l’âge adulte. Il savait que le chemin serait dur, que la mine demandait des sacrifices. Mais il était prêt.
Devenir galibot, pour lui, c’était plus qu’un métier : c’était un acte de fierté et de responsabilité. Il allait contribuer à la vie de la maison, suivre les traces de son père et de ses frères, et prouver qu’il était digne de porter le titre de mineur.
Et tandis qu’il rentrait chez lui ce soir-là, le regard de sa mère, chargé de reconnaissance et d’espoir, fut la plus belle des récompenses.
À suivre…

Ma première journée de travail
La veille de ma première journée à la mine, ma mère m’avait acheté des habits de fosse : des pantalons et une veste en toile bleue. Pour la première fois, j’allais porter des pantalons longs. Ce petit détail me faisait étrangement plaisir, comme si cela marquait le passage d’un âge à un autre, celui de l’enfance à celui d’un homme qui prend ses responsabilités. La veille, j’étais passé au bureau de la fosse pour me présenter officiellement. On m’avait attribué un numéro : le 257. Ce numéro allait devenir une partie de moi, gravé sur mes papiers, mes outils, et dans la mémoire des chefs surveillants.
« Présente-toi au triage, au poste de l’après-midi ! » m’avait-on dit avec un ton presque mécanique, comme si l’on transmettait une consigne habituelle à un garçon parmi tant d’autres.
Le soir, mes frères, qui connaissaient le métier, m’avaient entouré pour me donner des recommandations. Ils s’amusaient à me raconter les bizutages que les nouveaux devaient subir. « Tu verras, les “Marie Gaillettes” — c’est comme ça qu’on appelle les filles — te feront passer le baptême. Elles vont te déshabiller, te barbouiller le zizi avec de la graisse et te couvrir de poussière de charbon ! T’auras du mal à tout enlever, faudra que tu frottes fort. On y est tous passés, y a pas de raison que tu y échappes !»
Je riais jaune. C’était plus pour ne pas montrer mon appréhension que par véritable amusement. Mais dans ma tête, je me répétais : « Si les autres y sont passés, je tiendrai bon moi aussi ! »
A suivre …

Le départ pour la fosse
Le lendemain, à midi, après le repas, mon baluchon était prêt. Une serviette nouée aux quatre coins contenait mes habits de fosse, mes chaussures, mon gant de toilette, mon savon et mon linge de corps. Ma musette renfermait mon casse-croûte : quatre tartines beurrées, dont deux à la confiture, soigneusement enveloppées dans une petite mallette. Mon « boutleau » — un bidon d’un litre en aluminium — était rempli d’un mélange d’eau et de café.
Avant de partir, ma mère m’embrassa. C’était son dernier fils qui partait pour travailler. Je n’osais pas croiser son regard, car je savais que j’y aurais vu à la fois de la fierté et une infinie tristesse. Dans ses yeux, des larmes qu’elle tentait de retenir menaçaient de couler. Alors, je me contentai de murmurer un « à ce soir » avant de quitter la maison.
En passant devant la loge du concierge, là même où mon père avait terminé sa carrière, je ressentis un frisson. Je me souvenais des jours où je venais le voir, l’entendant tousser avec cette toux rauque et persistante qui semblait tout droit sortir de ses poumons abîmés par la poussière de charbon.
A suivre…

L’arrivée au triage
Une fois sur place, je retrouvai quelques anciens copains d’école. Ils m’avaient attendu pour me guider dans ce nouvel univers. Dès mon arrivée, ils m’expliquèrent les bases : comment accrocher mes habits de fosse à une chaîne au lavabo, où trouver ma place, et comment pointer à chaque début de poste.
On me présenta au chef surveillant, qui me fit inscrire sur le registre. Mon numéro, 257, fut gravé dans le grand livre des effectifs. Puis, on me conduisit au tapis roulant. Là, on me donna mes premières consignes : distinguer une gaillette — un morceau de charbon — d’un simple caillou. « Si tu n’es pas sûr, mets-le avec les cailloux, ça ira au terril ! » m’avait-on dit.
Le bruit était assourdissant. Les tapis roulants, faits de plaques de fer, résonnaient sous le poids des morceaux qui défilaient à toute vitesse. Je sentais mon cœur battre à l’unisson avec les vibrations de la machine. Je ne pouvais plus entendre les voix autour de moi, seulement ce vacarme incessant. Les cailloux et les gaillettes passaient devant mes yeux à une telle allure que j’en avais presque le vertige. A suivre…

La pause et l’attente des « Marie Gaillettes »
À la pause, que l’on appelait « le briquet », tout s’arrêta enfin. Le silence me sembla presque étrange, comme un vide soudain dans ma tête. Mes oreilles bourdonnaient, et je ne parvenais pas à comprendre ce que mes camarades me disaient.
Je sortis mes tartines avec précaution. Nos mains étaient si noires de poussière que personne ne se risquait à toucher directement son pain. On mangeait en utilisant les coins de nos emballages pour éviter de salir notre nourriture. J’avais la gorge sèche, la poussière de charbon s’était infiltrée partout.
Pendant ce moment de répit, je scrutais les alentours. Où étaient ces fameuses « Marie Gaillettes » dont on m’avait tant parlé ? Mon angoisse montait à mesure que je m’attendais à les voir surgir. Timidement, je demandai à mon voisin :
— Mais… il n’y a pas de filles ici ?
Il éclata de rire. « Ha non, pas ici. Ici, dans ce triage, il n’y a que des garçons ! »
Un poids s’envola de ma poitrine. Je soupirai de soulagement. Pas de baptême humiliant pour moi, pensais-je. Mais mon répit fut de courte durée : je compris rapidement que le même sort m’était réservé, mais cette fois, par mes camarades garçons.
Ils m’attrapèrent par surprise, m’immobilisèrent, me déshabillèrent, et, dans un éclat de rires, me couvrirent de graisse et de poussière de charbon. Malgré tous mes efforts pour me laver, il m’était impossible d’enlever toutes les traces. Ce soir-là, je rentrai chez moi encore marqué par cette « initiation ». Ma mère ne fit aucun commentaire, mais je sentis qu’elle était partagée entre la colère et l’amusement. A suivre …

La fin de journée
Petit à petit, mes oreilles commençaient à s’habituer au vacarme du tapis roulant. Je regardais mes camarades trier les morceaux de charbon avec une rapidité impressionnante. Moi, j’avais encore du mal à suivre leur cadence. Le surveillant avait été indulgent pour ma première journée, mais il me prévint que, dès demain, il faudrait être plus efficace.
Le tapis roulant se vida progressivement, signe que la fin du poste approchait. Mon bidon d’eau et de café était vide depuis longtemps, et je rêvais d’un point d’eau pour me rincer la gorge. Enfin, le bruit s’arrêta. Chacun prit sa musette et se dirigea vers le lavabo.
Il y avait un grand miroir à l’entrée. En passant devant, je m’arrêtai net. Mon visage était méconnaissable, entièrement recouvert de noir. Pour la première fois, je me voyais comme un vrai mineur. Je restai un moment à m’admirer, fier de cette nouvelle image de moi. J’aurais voulu que ma mère me voie ainsi, mais il était temps de me laver.
Ce soir-là, je rentrai épuisé, avec encore le bruit infernal des machines dans les oreilles. Ma mère m’accueillit avec un sourire doux, comme si elle savait déjà tout ce que cette journée avait représenté pour moi. Après le repas, je m’endormis en quelques minutes, fier d’avoir survécu à ma première journée de travail. Demain serait un nouveau jour. A suivre…

La découverte
Quelques jours après, alors que je commençais à m’habituer au rythme du tapis roulant, quelque chose attira mon attention. Parmi les morceaux de charbon qui défilaient à toute vitesse, l’un d’eux se distinguait des autres. Je tendis la main et le ramassai rapidement avant qu’il ne soit emporté. C’était une gaillette, mais pas comme les autres. En l’observant de plus près, je vis des motifs délicats incrustés dans le charbon : des formes qui ressemblaient à des feuilles, avec leurs nervures fines et élégantes.
— Regarde ça ! dis-je à mon voisin en lui tendant le morceau.
Il jeta un coup d’œil rapide avant de hocher la tête.
— Ah, ça, c’est des fossiles de fougères. On en trouve parfois. Garde-le, c’est joli, non ?
Je restai un instant émerveillé par ce que je tenais entre mes mains. Ces empreintes semblaient si parfaites, comme si le temps avait figé un instant de vie d’il y a des millions d’années. Le contraste entre la douceur des motifs et la dureté du charbon me fascinait.
Pendant la pause, je montrai ma trouvaille à d’autres camarades. Certains n’y prêtaient pas grande attention, habitués à voir ce genre de choses. Mais pour moi, c’était une révélation. Je n’arrêtais pas de me demander comment ces plantes avaient pu se retrouver prisonnières dans le charbon. A suivre…

L’histoire des fossiles
Le surveillant, qui avait remarqué mon intérêt, vint s’asseoir près de moi pendant la pause.
— Tu te demandes comment c’est possible, hein ? dit-il en désignant le morceau de charbon que je tenais toujours.
J’acquiesçai timidement.
— Il y a des millions d’années, bien avant qu’on existe, la terre était recouverte de forêts immenses. Des fougères géantes, des arbres qu’on ne voit plus aujourd’hui, tout ça poussait dans des marécages. Quand ces plantes mouraient, elles s’enfonçaient dans l’eau et la boue. Avec le temps, elles se sont accumulées, couche après couche. Puis, la terre s’est transformée. La pression, la chaleur, tout ça a changé ces vieilles plantes en charbon. Ce que tu tiens, c’est un morceau de cette histoire. C’est comme une fenêtre sur un autre monde.
Ses paroles me laissèrent songeur. Ce morceau de charbon, si banal au premier abord, était en réalité un témoin du passé, une relique d’une époque où la terre était totalement différente. Ces fossiles me rappelaient que, sous nos pieds, il y avait une histoire bien plus ancienne et bien plus vaste que tout ce que je pouvais imaginer.
A suivre…

Un trésor personnel
Je décidai de garder le morceau de charbon avec les fougères incrustées. À mes yeux, ce n’était plus juste un déchet parmi d’autres, mais un véritable trésor. Je l’emportai chez moi ce soir-là et le montrai à ma mère. Elle le prit délicatement dans ses mains, un sourire attendri sur les lèvres.
— C’est beau, Marcel. Tu devrais le garder, ça te portera chance.
Je posai le morceau sur une étagère, à côté de quelques autres objets que je considérais précieux. Chaque fois que je le regardais, je me souvenais de cette leçon : même dans les choses les plus dures et les plus sombres, il y a des traces de beauté et de vie.
Dans les jours qui suivirent, je continuai mon travail avec un regard un peu différent. Chaque morceau de charbon, chaque gaillette, pouvait cacher une histoire, un souvenir d’un monde disparu. Et cette pensée rendait mon travail un peu moins monotone, comme si j’étais devenu, à ma manière, un explorateur du passé.
A suivre …

Retour dans les corons
Ce soir-là, en rentrant dans les corons, je sentais le poids du charbon, non seulement sur mes vêtements, mais aussi dans mon esprit. Je savais que ce morceau de charbon, si particulier, n’était pas juste un bout de minerai. En traversant les ruelles étroites bordées des maisons de briques rouges, je sentais les regards curieux de mes voisins. Mon trésor était caché dans ma musette, protégé comme un objet rare et précieux.
En passant devant le petit groupe d’enfants qui jouaient devant l’un des corons, l’un d’eux, curieux, s’approcha.
— Qu’est-ce que t’as dans ta musette, Marcel ?
Je souris et hésitai un instant. Finalement, je sortis le morceau de charbon. Les enfants s’attroupèrent, fascinés par les motifs délicats.
— C’est des fougères, expliquai-je. Elles ont des millions d’années. C’est comme si elles étaient restées coincées dans la pierre.
Les yeux des enfants s’illuminèrent, et bientôt, ils commencèrent à poser mille questions. L’espace d’un instant, je me sentis presque comme un conteur, partageant un fragment d’histoire avec ceux qui m’entouraient.
Quand je poussai enfin la porte de notre maison, ma mère était là, fidèle à elle-même, occupée à préparer le repas du soir. Je posai ma musette et sortis le morceau de charbon pour lui montrer. Elle le prit entre ses mains et resta silencieuse un instant.
— Il y a de la beauté dans les choses simples, murmura-t-elle. Ce morceau, il te rappellera toujours d’où tu viens.
Je déposai mon trésor sur l’étagère, près de quelques objets qui comptaient pour moi. Ce soir-là, en m’endormant, je repensai à tout ce que ce morceau de charbon représentait. Ce n’était pas qu’un simple fossile, c’était un lien entre le passé et le présent, une preuve que même dans les profondeurs sombres de la mine, il existait encore des merveilles à découvrir.
A suivre …

Une nuit de souvenirs.
Allongé sur mon lit de fortune, dans la pénombre de notre petite chambre aux murs usés, je sentais la fatigue peser sur mes membres. Mes paupières se fermaient doucement, mais mon esprit restait éveillé, traversé par les souvenirs de cette première journée. Je revoyais le tapis roulant, les morceaux de charbon défilant sans fin, le bruit assourdissant des machines, et cette main tendue qui avait saisi une gaillette pas comme les autres.
Je repensais aux visages de mes camarades, à leurs rires qui couvraient parfois le vacarme, et aux regards curieux des enfants dans les corons. Ce morceau de charbon, posé sur l’étagère, semblait rayonner dans l’obscurité. Il était bien plus qu’un souvenir : il était une leçon sur la beauté cachée, sur la patience du temps et sur les trésors inattendus que la vie peut offrir.
Le sommeil m’enveloppait peu à peu, mais dans ce demi-sommeil, j’entendais encore les bruits de la mine. Le grincement des machines, le martèlement des outils, et même les voix étouffées de mes compagnons résonnaient dans ma tête. Pourtant, au milieu de ce tumulte imaginaire, je ressentais une paix étrange, une fierté discrète d’avoir affronté cette première journée.
Avant de sombrer complètement, une pensée me traversa : demain serait un nouveau jour, avec ses défis et peut-être ses nouvelles merveilles. Et sur cette idée, je glissai dans un sommeil profond, bercé par le souvenir d’un monde enfoui et par l’espoir de ce qu’il me restait encore à découvrir.
A suivre…

Une nouvelle journée.
Le lendemain matin, l’odeur du café chaud me tira doucement du sommeil. En ouvrant les yeux, je vis la lumière pâle du jour filtrer à travers les rideaux usés de notre petite fenêtre. Ma mère, déjà debout, s’affairait dans la cuisine. Sur la table, elle avait disposé mon petit-déjeuner avec soin : un bol de café fumant et des tartines de pain beurrées, enveloppées dans un linge propre. À côté, mon boutleau était prêt, rempli d’eau et de café pour tenir la journée.
Je m’assis à table, encore engourdi par le sommeil. Ma mère, toujours silencieuse mais attentive, posa une main légère sur mon épaule.
— Mange, Marcel. Il faut des forces pour une journée comme celle d’hier.
Je hochai la tête en souriant faiblement. Ce moment, simple et rempli de tendresse, me réchauffa autant que le café. Chaque geste de ma mère, chaque détail de ce repas, me rappelait qu’elle veillait sur moi, même dans ce monde rude et exigeant.
En mangeant mes tartines, je jetais un regard à mon boutlo. Ce simple bidon d’aluminium, usé par le temps, était devenu un compagnon indispensable. Il renfermait la chaleur d’un café partagé et la promesse d’un réconfort au cœur des heures difficiles.
Une fois prêt, je me levai, pris mon baluchon et mon boutlo, et adressai un regard reconnaissant à ma mère. Elle me sourit doucement, ses yeux trahissant un mélange de fierté et d’inquiétude.
— À ce soir, maman, dis-je en ouvrant la porte.
Elle hocha la tête, un chiffon de cuisine encore à la main. Alors que je sortais dans le froid matinal, je sentais la chaleur de son amour m’accompagner, une force invisible mais essentielle pour affronter cette nouvelle journée.
A suivre …

Mon oncle Louis garde des mines.
Un garde des mines, à l’époque de Marcel et de son oncle Louis, était bien plus qu’un simple surveillant des installations minières. C’était un personnage central dans la vie des corons, à mi-chemin entre un protecteur, un garant de la discipline et un intermédiaire entre les ouvriers et la direction de la mine. Dans l’univers minier rude et exigeant, le rôle de Louis était teinté d’autorité, de respect, mais aussi, parfois, de méfiance.
Alors que Marcel s’approchait des vastes terrains charbonniers, les corons se dessinaient dans une ambiance grise et fumante, comme figés dans le temps. Les maisons identiques, alignées avec une précision militaire, semblaient des gardiennes silencieuses des luttes et des espoirs des mineurs. Louis, l’oncle de Marcel, marchait lentement, vêtu de son uniforme usé mais toujours impeccable. Son chapeau, légèrement incliné, ajoutait à son allure de figure imposante du village.
Louis était connu pour son œil perçant et son carnet de notes qu’il portait toujours dans une poche intérieure. Il veillait que les règles de la mine étaient scrupuleusement respectées. Mais il n’était pas qu’un simple surveillant. Il connaissait les noms des hommes, de leurs épouses, des enfants qui jouaient dans les ruelles poussiéreuses des corons. Il savait qui avait besoin d’un mot d’encouragement, qui risquait de se mettre en danger pour quelques pièces de plus, et qui portait sur ses épaules le poids de la fatigue et de la misère.
Pour Marcel, rencontrer son oncle Louis dans ce décor chargé d’histoires était un mélange d’admiration et de questionnements. Louis, avec son allure fière mais humble, représentait un lien direct avec le monde difficile des mineurs. Il expliqua à Marcel, en marchant dans l’ombre des hauts chevalements, que le travail de garde des mines n’était pas seulement une question de discipline, mais aussi de survie. Il s’agissait de d’entendre les plaintes des mineurs, et parfois même de calmer des esprits échauffés lorsque le charbon semblait peser plus lourd que la vie elle-même.
« Marcel, tu vois, être garde, c’est pas juste un métier. C’est être un peu le père et le frère de ces hommes-là, tout en sachant qu’au fond, y a des choses qu’on ne peut pas toujours changer. Mais si je peux éviter qu’un gosse perde son père à cause d’une galerie mal entretenue, alors je fais mon devoir. »
Les mots de Louis résonnèrent en Marcel, comme un écho des profondeurs de la terre. Ce métier, qui semblait si simple à première vue, portait en lui toute la complexité d’un monde où la vie et la mort se jouaient à chaque instant, à chaque coup de pioche.
A suivre…

Marcel avançait d’un pas allant sur la route poussiéreuse menant à la fosse, sa silhouette se découpant dans la lumière pâle du matin. La musette en bandoulière, il marchait d’un pas sûr, comme poussé par une énergie contenue, presque impatiente. Autour de lui, la campagne s’éveillait doucement : les champs bordaient le chemin, parsemés de traces de givre, et un vent léger portait l’odeur lointaine des cheminées de briques et du charbon.
Le clocher du village avait à peine sonné l’heure, mais déjà le paysage s’animait. Des ouvriers, casquettes vissées sur la tête, le saluaient d’un geste en croisant sa route. Des chariots, tirés par des chevaux robustes, laissaient derrière eux des sillons dans la terre battue. Marcel, le visage serein, pressait le pas. La fosse, avec ses immenses chevalements de métal, se profilait à l’horizon comme une ombre familière, un symbole de l’effort collectif et du quotidien rude des mineurs.
Ses pensées vagabondaient. Il pensait à Marie, occupée à la lampisterie, à ces lampes qu’elle bichonnait avec tant de soin pour illuminer les galeries sombres. Il pensait aussi aux histoires qu’il raconterait plus tard, une fois sa tâche achevée, autour d’un café fumant, sous le regard attentif de sa sœur. Chaque pas semblait rapprocher Marcel de ce monde souterrain qu’il connaissait par cœur mais qui ne cessait de lui imposer respect et humilité.
Un dernier virage, et il aperçut l’entrée de la fosse, avec son flot de mineurs en habits sombres, leur marche rythmée par l’habitude. Marcel, maintenant tout près, redressa les épaules et ajusta sa musette. Le jour commençait à peine, et pourtant, il portait en lui une lumière intérieure, celle de l’homme qui avance avec foi, entre devoir et fraternité.
A suivre…

Marcel, d’un pas tranquille mais empli de tendresse, se dirigeait vers la lampisterie, sa musette en bandoulière. Le soleil d’hiver jouait sur les vitres poussiéreuses du petit bâtiment, tandis qu’un léger souffle de vent portait l’odeur familière de charbon et d’huile. Là, derrière le comptoir usé par le temps, Marie, sa sœur, s’affairait. Ses mains habiles nettoyaient, réparaient et alignaient avec soin les lampes des mineurs, ces précieux éclats de lumière dans l’obscurité des galeries.
Il la regardait, admiratif. Ses gestes étaient précis, presque tendres, comme si chaque lampe qu’elle manipulait contenait un fragment de vie qu’elle devait préserver. Ses cheveux, coiffés à la hâte, échappaient par mèches autour de son visage marqué par le labeur mais éclairé d’une douce détermination.
En le voyant arriver, Marie releva la tête et lui offrit un sourire, un de ceux qui réchauffaient le cœur, même dans les moments les plus sombres. Marcel posa sa musette sur le comptoir et s’approcha.
— Ah, te voilà, Marcel, dit-elle en essuyant ses mains sur son tablier. Tu viens m’apporter des nouvelles ou juste profiter de ma lampe à café ? ajouta-t-elle avec une lueur malicieuse dans les yeux.
Il rit doucement, touché par son humour, et ouvrit sa musette. Il en sortit quelques douceurs qu’il avait emportées pour elle, un morceau de pain encore frais et un peu de fromage enveloppé dans un linge propre.
— Des nouvelles, toujours. Mais surtout de quoi te donner des forces. Tu travailles trop, Marie.
Elle secoua la tête, amusée et émue à la fois, puis reprit son travail, tout en écoutant son frère raconter les petites histoires du village. Leur échange, simple et sincère, semblait suspendu dans un temps où l’essentiel prenait tout son sens : la chaleur des liens, l’entraide, et la lumière – pas seulement celle des lampes, mais celle qu’ils allumaient l’un pour l’autre, au cœur des jours ordinaires. A suivre…

Charles remontait de la mine, le visage sombre et marqué par la fatigue. Le soleil timide du matin peinait à chasser les ombres de la nuit qui semblaient encore s’accrocher à lui. Il faisait partie du poste de nuit, et cette fois, la journée – ou plutôt la nuit – ne s’était pas déroulée comme il l’aurait souhaité. Sa mine renfrognée en disait long : il n’avait pas atteint son quota de berlines.
L’air glacé du petit matin fouettait son visage, mais cela ne suffisait pas à lui redonner un semblant de vivacité. Ses épaules courbées témoignaient du poids de sa déception, bien plus lourd que celui des tonnes de charbon qu’il avait pourtant extraites. Les autres mineurs autour de lui échangeaient des paroles brèves, des plaisanteries parfois, mais Charles restait silencieux, enfermé dans ses pensées.
Il se revoyait dans l’obscurité des galeries, la lampe vacillante accrochée à son casque, les outils en main. Chaque coup de pioche lui avait semblé plus dur que d’ordinaire, chaque chariot plus lent à remplir. Et l’horloge, impitoyable, avait marqué la fin de son poste avant qu’il ait pu rattraper son retard. Les contremaîtres n’aimaient pas les excuses, et Charles le savait. Cela le rongeait.
Arrivé à la surface, il respira l’air froid à pleins poumons, comme pour chasser l’amertume qui lui pesait sur le cœur. Ses mains noircies de charbon tremblaient légèrement, non pas d’effort, mais de frustration. L’idée de rentrer au village, croiser les regards interrogateurs, expliquer pourquoi il n’avait pas été à la hauteur, lui pesait davantage que tout le reste.
Pourtant, en longeant le chemin qui menait à la fosse, il aperçut au loin une silhouette familière : celle de Marcel, son frère. Avec sa musette en bandoulière et son pas décidé, Marcel semblait porter en lui une énergie qui tranchait avec l’abattement de Charles. Ce simple aperçu réchauffa quelque peu le cœur du mineur fatigué. Il savait que, quoi qu’il arrive, il pourrait compter sur les siens pour alléger le poids de ses jours moins glorieux.
A suivre…

Charles était le premier-né de la famille, un pilier parmi les siens, solide et infatigable. Depuis son plus jeune âge, il avait hérité du sens du devoir qui semblait couler dans les veines des siens, un héritage forgé par les générations de mineurs avant lui. Il travaillait à l’abattage du charbon, là où l’air était lourd, les gestes répétitifs, mais chaque coup de pic résonnait comme un défi lancé aux entrailles de la terre.
Ses épaules larges et ses mains calleuses témoignaient des années passées à extraire le précieux minerai, mais son regard, malgré l’épuisement, restait franc et droit. C’était un homme de peu de mots, mais chacun d’eux avait du poids, comme une pierre qu’on poserait sur les fondations d’un foyer.
Charles était marié à Louise, une femme aussi courageuse que lui. Elle travaillait au triage, là où le charbon était nettoyé, trié, séparé de la pierre. Ses gestes rapides et précis dansaient au rythme du cliquetis des convoyeurs. Elle portait en elle une détermination égale à celle de son mari, une force discrète mais inébranlable. Ensemble, ils formaient un couple soudé, forgé par les défis du travail et les joies simples de la vie en famille.
Ils avaient deux enfants, un fils et une fille, qui illuminaient leur quotidien d’un éclat particulier. Leur fils, Julien, montrait déjà des signes d’une curiosité insatiable, posant mille questions sur le monde qui l’entourait, sur la mine, sur le ciel qu’il aimait tant observer. Leur fille, Marguerite, était encore petite, mais elle avait hérité du sourire radieux de sa mère, celui qui pouvait alléger les journées les plus sombres.
Le soir, après le travail, Charles rentrait chez lui, le dos courbé mais le cœur apaisé par l’idée de retrouver sa famille. À table, sous la lumière vacillante de la lampe, il racontait parfois ses journées à l’abattage, avec des mots simples mais pleins de vérité. Louise l’écoutait, tout en surveillant Julien et Marguerite, qui riaient et jouaient sans se soucier des tracas des adultes.
C’était une vie rude, marquée par la poussière et le labeur, mais dans ce foyer modeste régnait une chaleur que rien ne semblait pouvoir éteindre. Charles portait sa famille comme il portait les charges les plus lourdes dans les galeries : avec force, avec courage, et surtout, avec amour. A suivre …

Soudain, au loin, un grondement sourd, suivi d’une détonation, brisa la quiétude du matin. Marcel s’arrêta net, le souffle coupé. Ses yeux, plissés par l’effort, distinguèrent dans la brume une épaisse colonne de fumée noire qui s’élevait au-dessus du chevalement de la mine de Sallaumines. L’air semblait figé, et pourtant, presque aussitôt, l’agitation prit le pas sur la stupeur.
Les familles, alertées par l’écho de l’explosion, quittèrent précipitamment leurs logements, leurs visages marqués par l’inquiétude et l’angoisse. Des mères tenaient fermement la main de leurs enfants, des pères, encore en tenue de travail, couraient sans un mot, tous convergeant vers le carreau de fosse. Les cris et les murmures mêlés au martèlement des pas donnaient à la scène une atmosphère chaotique.
Marcel, le cœur battant, se hâta lui aussi vers la mine, son esprit envahi d’une seule pensée : Charles. Était-il sorti ? Était-il encore là-dessous ? Une boule d’angoisse montait dans sa gorge à chaque pas.
A suivre…

Au pied du chevalement, c’était un spectacle de confusion et de désespoir. Les secours arrivaient déjà, leurs silhouettes reconnaissables par leurs uniformes sombres et leurs gestes assurés. Ils déployaient le matériel avec une précision maîtrisée, malgré l’urgence palpable. Des camions amenaient des caisses de matériel de survie, des civières, des cordes et des bouteilles d’oxygène. Les hommes formaient des groupes, chacun ayant une tâche spécifique : sécuriser les abords, organiser les descentes, et préparer les premiers soins.
Le cri strident d’une sirène retentit, surplombant le tumulte. Les badauds, amassés à l’entrée de la mine, observaient la scène, certains dans un silence lourd, d’autres priant ou pleurant. Des femmes appelaient les noms de leurs proches, leurs voix brisées par l’angoisse, tandis que les plus anciens échangeaient des regards sombres, conscients de ce que signifiait une telle explosion.
Le vent, chargé de cendres et d’une odeur âcre, balayait le carreau. Marcel, les poings serrés, avançait parmi la foule, scrutant chaque visage, chaque mouvement. Il savait que chaque minute comptait, que chaque instant perdu réduisait les chances de sauver ceux qui, comme Charles, étaient peut-être encore pris dans les entrailles de la terre.
A suivre…

Sur le carreau de la mine de Sallaumines, une tension presque palpable régnait. La colonne de fumée noire s’élevait toujours dans le ciel, comme un sinistre rappel de ce qui venait de se produire. Les secours, organisés et déterminés malgré l’urgence, avaient commencé à descendre dans les profondeurs de la terre, là où le silence pesant des galeries côtoyait le chaos laissé par l’explosion.
Peu à peu, le treuil du chevalement se mit en mouvement, son grincement perçant le tumulte. Les regards de la foule se tournèrent tous vers la cage qui remontait lentement, chaque instant chargé d’une insoutenable attente. Les visages tendus des familles et des badauds reflétaient l’espoir mêlé de peur. Dans cette atmosphère suspendue, chaque mouvement mécanique semblait durer une éternité.
La cage émergea enfin, dévoilant ses premiers occupants : des mineurs, le visage noirci par la poussière et marqué par l’effroi. Certains étaient soutenus par des secouristes, d’autres marchaient chancelants, les yeux hagards, comme s’ils revenaient d’un autre monde. Un murmure parcourut la foule, un mélange de soulagement pour les vivants et d’angoisse pour les absents. Des femmes se précipitèrent, appelant des noms avec une ferveur désespérée, espérant retrouver leurs proches parmi les rescapés.
Mais la cage remontait aussi des corps inanimés, des victimes emportées par l’explosion ou la fumée asphyxiante. Les secouristes les déposaient avec soin sur des civières, leurs gestes empreints d’une gravité silencieuse. Les familles, figées, retenaient leur souffle en découvrant ces formes immobiles, recouvertes de draps blancs ou de couvertures d’urgence. Les pleurs éclataient parfois, déchirant le silence imposé par le respect et la peur.
Marcel, au milieu de la foule, scrutait chaque visage, son cœur battant à tout rompre. Il ne voyait pas Charles. Était-il parmi les survivants, quelque part dans cette foule désordonnée, ou encore piégé dans les galeries ? Son esprit oscillait entre espoir et terreur.
Les secours continuaient leur ballet incessant. Chaque descente dans la mine était une lutte contre le temps et le danger. L’odeur de charbon, de soufre et de mort emplissait l’air, mais les hommes ne relâchaient pas leurs efforts. Des cris résonnaient parfois au loin, venant des galeries, où l’on découvrait d’autres survivants ou où l’on tentait de dégager les décombres.
Et ainsi, entre la vie et la mort, la mine révélait peu à peu son bilan. Chaque mineur remonté devenait un symbole de l’espoir fragile qui subsistait encore, tandis que la fumée, elle, continuait de s’élever vers le ciel, portant avec elle le souvenir de cette nuit tragique.
A suivre ….

Marcel, le souffle court et le cœur serré, fendait la foule amassée sur le carreau de la mine. Autour de lui, les cris, les pleurs, et les murmures formaient une symphonie chaotique, mais il n’entendait plus rien. Son esprit était accaparé par une seule pensée : retrouver Maurice, son frère. Le deuxième de la fratrie, celui avec qui il partageait tant, celui qu’il espérait voir surgir parmi les survivants.
Il scrutait chaque visage noirci par la poussière, chaque silhouette vacillante qui remontait de la mine. Les secouristes continuaient de descendre et de remonter, inlassables, apportant à chaque voyage un mélange de soulagement et de désolation. La cage du chevalement crachait son contenu par vagues : des hommes encore debout, d’autres soutenus par des bras secourables, et parfois des corps immobiles, recouverts de draps, silencieux témoins du drame.
— Maurice ! cria Marcel, sa voix déchirant le tumulte.
Il s’élançait vers chaque groupe de rescapés, interrogeant du regard ceux qui émergeaient du chaos. Certains le reconnaissaient et secouaient tristement la tête, incapables de répondre, tandis que d’autres, épuisés, murmuraient des paroles inaudibles. Marcel ne s’arrêtait pas, poussé par une angoisse qui grandissait à chaque instant.
Soudain, un mouvement attira son attention. Un homme, soutenu par deux secouristes, avançait péniblement vers le centre du carreau. Marcel reconnut immédiatement la silhouette, malgré les blessures et la saleté. Maurice. Ses jambes faillirent le lâcher sous l’effet du soulagement. Il courut vers lui, le cœur battant.
— Maurice ! C’est moi, Marcel !
Maurice releva doucement la tête. Son visage était marqué, son regard fatigué, mais une lueur de reconnaissance éclaira ses yeux. Marcel s’agenouilla devant lui, attrapant ses mains noircies.
— Mon frère… Je pensais… J’ai cru que…
Il ne put terminer sa phrase, les mots étouffés par l’émotion. Maurice, malgré sa faiblesse, esquissa un sourire.
— Je suis là, Marcel. Ce n’est pas aujourd’hui que je vais te laisser porter tout le poids de la famille.
Un rire nerveux s’échappa de Marcel, mêlé à des larmes qu’il ne chercha pas à retenir. Il passa un bras sous l’épaule de son frère, aidant les secouristes à l’emmener vers les premiers soins. Autour d’eux, le chaos continuait, mais pour Marcel, ce moment précis éclipsait tout. Maurice était vivant. Et pour l’instant, c’était tout ce qui comptait.
A suivre…

Les civières furent alignées sur le sol, formant une file qui semblait interminable. Les visages des secouristes étaient graves, marqués par l’effort et la douleur de ce qu’ils venaient de découvrir sous terre. Certains mineurs, assis à l’écart, encore en vie mais éreintés, observaient la scène, leurs regards vides hantés par ce qu’ils avaient vu dans les galeries.
Un cri déchirant brisa soudain le silence, suivi par d’autres, tout aussi déchirants. Une femme, s’effondrant sur le sol, venait de reconnaître une silhouette recouverte par un drap. Autour d’elle, des mains tendues cherchaient à la relever, à la consoler, mais rien ne pouvait apaiser cette douleur brutale et immédiate. La foule, solidaire, baissait les yeux, respectueuse de l’intimité de cette peine.
Malgré tout, le travail des secours continuait, méthodique, presque mécanique. La cage redescendait déjà, prête à ramener d’autres vies ou d’autres corps. Chaque minute comptait, chaque instant pouvait faire la différence pour ceux qui luttaient encore sous terre. Sur le carreau, l’espoir et le désespoir dansaient une macabre valse, où l’humanité tout entière semblait concentrée dans chaque regard, chaque geste.
Et dans cet instant suspendu, alors que la fumée s’élevait toujours vers le ciel, les premières victimes rappelaient à tous, avec une intensité poignante, la fragilité de la vie et le poids des sacrifices faits dans les profondeurs de la mine.
A suivre…

Devant l’imposante structure de la fosse, les familles s’étaient rassemblées, formant une foule dense et fébrile. Hommes, femmes, et enfants, tous partageaient une même attente, suspendus à un fil d’espoir. Les visages, empreints de fatigue et d’anxiété, scrutaient l’entrée de la mine, où des secouristes allaient et venaient dans un ballet incessant.
Les murmures parcouraient l’assemblée comme une onde, entrecoupés de sanglots et d’élans de réconfort. Une mère serrait son foulard contre son visage, retenant à peine ses larmes, tandis qu’un père, le dos voûté par le poids de l’inquiétude, gardait un bras protecteur autour de ses enfants. Plus loin, un groupe d’ouvriers retraités échangeait à voix basse, leurs regards embués témoignant de souvenirs trop bien ancrés.
Le ciel gris semblait refléter l’état d’âme de la foule. Des volutes de fumée noire s’échappaient encore du chevalement, ajoutant une dimension tragique à la scène. Les familles, solidaires dans leur douleur, formaient un tableau poignant d’humanité face à l’incertitude. Ici, l’attente devenait presque palpable, chaque minute s’étirant comme une éternité, suspendue au moindre signe de vie ou de perte.
Devant cette mer d’émotions mêlées, le silence pesait autant que les murmures. Ce n’était pas seulement un rassemblement : c’était l’âme collective d’un village minier, unie par l’amour, la peur et une foi vacillante dans l’issue de ce drame.
A suivre…

Le 19 avril 1948, la mine avait encore tuée, parmi les victimes, on dénombre deux jeunes filles employées au triage et un prisonnier de guerre allemand.
Parmi eux, son amie Marie gaillette, une jeune fille au sourire radieux, chargée de trier le charbon au triage.
Marie Gaillette, avec sa chevelure sombre et ses yeux pétillants, était une lumière dans la vie de Marcel. Amie d’enfance et confidente, elle portait une douceur qui contrastait avec la dureté du monde minier. Ils partageaient des rêves d’évasion, d’un avenir meilleur loin des galeries suffocantes et des dangers invisibles. Mais ce matin-là, un pressentiment étrange pesait dans l’air, comme un avertissement sourd que la terre semblait murmurer.
Marie, sa Marie, avait été emportée par le souffle de l’explosion, là, au triage où elle travaillait sans relâche. Son sourire lumineux s’était éteint, laissant dans le cœur de Marcel un vide que rien ne pourrait jamais combler.
Lors des funérailles, une marée humaine déferla sur Sallaumines. Des hommes, des femmes, des enfants, tous venus pleurer les disparus. Marcel, debout près du cercueil de Marie, serrait dans ses mains une simple fleur de muguet, symbole de leur amitié et de leurs rêves d’un avenir fleuri. Alors qu’il déposait la fleur sur son cercueil, il murmura, la voix brisée :
— Marie, tu seras toujours la lumière qui éclairera mes jours, même dans les galeries les plus sombres.
Et ainsi, dans la mémoire de Sallaumines, le nom de Marie Gaillette devint le symbole d’une jeunesse sacrifiée, emportée trop tôt par les caprices d’une terre impitoyable. Mais pour Marcel, elle resterait à jamais l’étoile qui guidait son chemin, même au cœur des ténèbres.
A suivre…

Le prix de la lumière :
• La catastrophe minière survenue le 19 avril 1948 au puits 4 de Courrières à Sallaumines a causé la mort de 16 personnes et blessé 35 autres.
• Les funérailles, qui ont eu lieu le 22 avril 1948, ont rassemblé une foule estimée entre 60 000 et 150 000 personnes, venues rendre hommage aux disparus.
• Cette tragédie a profondément marqué la communauté minière et a mis en lumière les conditions de travail dangereuses auxquelles étaient confrontés les mineurs de l’époque.
A suivre…

Un soir à l’estaminet : le rendez-vous des âmes en quête de vérité
C’était un jeudi soir, jour choisi par les mineurs de Sallaumines pour se retrouver à l’estaminet, ce refuge chaleureux où le bruit des pintes entrechoquées se mêlait aux murmures des discussions. Les tables en bois patinées par le temps portaient le poids des coudes appuyés, des rires éclatants, mais aussi des silences lourds. Ce soir-là, l’atmosphère était différente. L’accident tragique survenu à la mine quelques jours plus tôt pesait sur les esprits comme un nuage d’orage.
Les visages encore marqués par la fatigue et la poussière incrustée dans leurs rides. Ils prirent place autour d’une grande table au centre de la pièce. L’estaminet était bondé, mais le brouhaha habituel avait laissé place à une étrange solennité. On trinqua, bien sûr, pour honorer les disparus, mais les regards échangés portaient plus de questions que de réponses.
— Qu’est-ce qui a bien pu causer une explosion pareille ? demanda Jules, l’un des anciens, en triturant nerveusement le bord de son verre.
Les réponses ne tardèrent pas à fuser. Les hypothèses allaient bon train : un coup de grisou ? Une lampe mal éteinte ? Une erreur humaine ? Chaque mot était pesé, chaque détail de la tragédie revisité comme si la vérité pouvait jaillir du tumulte des souvenirs.
Josiane, la tenancière, apporta un plateau de bières, son sourire habituel remplacé par une gravité respectueuse. Elle écouta d’une oreille attentive, se permettant parfois d’ajouter un mot ou de rappeler une anecdote.
— Mon père me disait toujours : la mine, c’est une vieille dame capricieuse. On croit la connaître, mais elle a ses secrets qu’elle ne révèle qu’au prix fort, murmura-t-elle en repartant.
Les mineurs opinèrent en silence. L’un d’eux, Paul, sorti de sa poche un petit morceau de charbon trouvé près des décombres. Ce simple fragment, noir et brillant sous la lumière vacillante de l’estaminet, semblait contenir toutes les réponses qu’ils cherchaient.
— Peut-être qu’on ne saura jamais, dit-il finalement, la voix rauque. Mais on se doit de rester solidaires, pour ceux qui sont partis, et pour nous.
Les verres furent levés une dernière fois, dans un geste empreint de respect et de fraternité. La soirée se prolongea tard dans la nuit, les discussions cédant peu à peu la place aux souvenirs, aux rires timides et aux chansons qui semblaient apaiser les cœurs.
L’estaminet, ce soir-là, devint plus qu’un simple lieu de rencontre. Il fut le théâtre d’un deuil collectif, d’une quête de réponses, mais surtout, le symbole d’une communauté qui, face à la tragédie, trouvait sa force dans l’unité.
A suivre…

Un estaminet est un petit café traditionnel, typique du nord de la France, de la Belgique et des régions frontalières. C’est un lieu convivial où les habitants se réunissent pour boire un verre, discuter, jouer à des jeux traditionnels comme les cartes ou le billard, et parfois chanter. Les estaminets ont souvent une ambiance rustique, avec des meubles en bois, des objets anciens décorant les murs, et une atmosphère chaleureuse.
Autrefois, l’estaminet était un lieu central de la vie sociale dans les communautés ouvrières, notamment dans les régions minières. C’était là que les gens se retrouvaient après une journée de travail, pour partager des moments de détente et de camaraderie. Aujourd’hui, certains estaminets existent encore, préservant cette tradition et offrant un voyage dans le temps. Ils sont également appréciés pour leurs plats régionaux comme les tartes au maroilles ou le welsh.
A suivre…

Synthèse de l’article : « Un second Courrières : la catastrophe minière du 19 avril 1948 »
Cet article analyse la catastrophe minière survenue le 19 avril 1948 à la fosse n° 4 de Sallaumines, dans le bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais. Ce drame, moins connu que celui de Courrières (1906), est pourtant révélateur des conditions de travail dans les mines et des tensions socio-économiques de l’époque.
Contexte
Localisation et exploitation : La fosse n° 4, intégrée au groupe d’Hénin-Liétard après la nationalisation de 1946, exploitait plusieurs veines (Adélaïde, Amé, Eugénie, Léonard) et produisait jusqu’à 1450 tonnes de charbon par jour.
Conditions de travail : Le puits n° 11, profond de 495 mètres, était marqué par une forte humidité, avec des venues d’eau quotidiennes de 75 m³ et un cuvelage en bois. Les travaux étaient classés faiblement grisouteux et poussiéreux.
La catastrophe
Le 19 avril 1948, à 17 h 38, une violente explosion secoue le puits n° 11, provoquant des destructions importantes et des pertes humaines. Les rapports et témoignages croisés (presse, administration, délégués mineurs, experts) mettent en lumière les incertitudes entourant les causes et les circonstances exactes de l’accident.
Les faits rapportés par la presse :
1. La Voix du Nord :
20 avril : Décrit une explosion au niveau 443, accompagnée d’une colonne de flammes au-dessus du chevalet, mais note que les barrages Taffanel ont limité la propagation des incendies de poussières.
21 avril : Suggère une première explosion dans les installations en surface, suivie d’un coup de poussière engouffré dans le puits. La cause reste incertaine (étincelle, allumette, foudre ?).
2. Détails macabres : La presse évoque des découvertes poignantes, comme une main calcinée près du chevalement, tout en soulignant l’injustice du sort réservé aux mineurs.
Conséquences
Réactions officielles : L’Assemblée nationale rend hommage aux mineurs pour leur rôle dans la reconstruction nationale et débloque un crédit de deux millions de francs pour soutenir les familles des victimes.
Interprétations : L’analyse de la catastrophe met en évidence des lacunes dans les conditions de sécurité et la difficulté de prévenir de tels drames.
L’article souligne ainsi que les accidents miniers, bien qu’extrêmes, sont révélateurs des réalités sociales, techniques et économiques des exploitations minières.
A suivre…

Fin de la première partie