La mort du travailleur

De l’Ukraine à l’Indonésie, du Nigeria au Pakistan et à la Chine, rencontre avec des travailleurs de force qui gagnent à peine de quoi survivre. Un film d’une grande beauté sur les damnés de la terre et les nouvelles conditions ouvrières, diffusé à la veille du 1er mai.

En cinq lieux à travers le monde, cinq situations exemplaires, ce film montre avec un sens époustouflant de la mise en scène les conditions de vie et de travail effarantes qui sont le lot des laissés-pour-compte du libéralisme économique. En Ukraine, des mineurs au chômage rampent dans les étroites galeries d’une mine désaffectée pour extraire quelques seaux de charbon ; là même où, en 1935, le héros soviétique Stakhanov avait battu tous les records de production, le glorieux combat pour l’énergie s’est mué en un travail illégal qui n’a d’autre objectif que la survie. En Indonésie, dans l’est de Java, des tâcherons exploitent le soufre au coeur d’un volcan en activité, dans les vapeurs toxiques et la chaleur étouffante ; pour certains d’entre eux, cela fait trente ans qu’ils descendent au fond du cratère pour remonter à dos d’homme une centaine de kilos de soufre, risquant leur vie à chaque voyage. Au Nigeria, dans l’atmosphère empuantie des carcasses brûlées, les tueurs d’un abattoir en plein air s’arrachent les clients pour essayer d’égorger chaque jour le plus grand nombre de bêtes possible. Au Pakistan, des hommes démantèlent à main nue un vieux cargo échoué sur la côte, sous la menace permanente des chutes et des explosions ; d’origine paysanne pour la plupart, ils doivent se faire démolisseurs d’épaves pour nourrir leur famille. En Chine, les ouvriers d’une usine sidérurgique redoutent l’implantation d’une nouvelle unité ultramoderne, pressentant qu’ils sont les derniers spécimens d’une espèce en voie d’extinction…

Travaux forcés

 » Moi, meilleur ouvrier du puits n° 9, promets solennellement de livrer à la fin de l’année 28 000 tonnes de plus que la norme.  » Que cette profession de foi optimiste, digne de la grande époque stakhanoviste en URSS, semble loin au regard des situations dramatiques décrites dans ce film ! Aujourd’hui, pour bon nombre d’ouvriers, le volontarisme a laissé place à la fatalité et les travaux de force s’apparentent toujours à des travaux forcés. Par la seule puissance des images, d’une beauté stupéfiante, et des propos recueillis sur le vif, ce film nous fait ressentir toute la violence faite à ces hommes de peine qui risquent chaque jour leur vie pour une bouchée de pain. Des scènes qui ne devraient inspirer que l’horreur ou la honte, le réalisateur exhume une sorte de pureté esthétique sans que celle-ci nuise au contenu du film. Un tour de force cinématographique qui donne à voir de façon exemplaire les nouveaux visages de l’esclavage : le pire travail est toujours bon à prendre lorsqu’il s’agit de survivre.