La ration des chevaux de la mine

Réglement concernant le mode de distribution de la ration des chevaux
La ration sera distribuée de la manière suivante :

à 2h du matin :
1/3 de la ration d’avoine
1 seau d’eau à boire
1/3 de la ration de foin
1/2 seau d’eau à boire

de 10h à midi :
1/3 de la ration d’avoine
1 seau d’eau à boire et une poignée de son

vers 3h :
1/2 seau d’eau à boire
1/3 de la ration d’avoine
1 seau d’eau à boire
1/3 de la ration de foin

à 9h le soir :
1 seau d’eau à boire avec 2 poignées de son
1/3 de la ration de foin

Nota : 1) la ration est toujours distribuée individuellement à chaque cheval
2) les chevaux doivent toujours avoir bu 1/2 heure avant le travail
3) chaque botte de foin sera déliée, secouée et nettoyée avant d’être mise au ratelier
4) après plusieurs jours de repos, le cheval ne recevra qu’une demi-ration au repas qui précédera la reprise du travail

Anzin le 5 mars 1900
le vétérinaire de la Cie A. Fiévet

Histoire de « Bicot », cheval du fond

« Bicot » est heureux

Dans l’écurie d’une ferme boulonnaise, un poulain vient de naître ; Bicot est bien joli dans sa robe grise, brillante et soyeuse. Ses yeux noirs qui roulent sous d’épais sourcils paraissent bien doux. Pendant un an et demi, Bicot mena une vie de délices. Ah ! qu’on est bien sous le soleil d’été. Accompagné de sa mère, le petit cheval galope dans la prairie verdoyante. De temps en temps, il s’agenouille sur ses pattes de devant, et mange l’herbe tendre mêlée de fleurettes. Quand il est rassasié, il va se reposer sous les grands arbres ou se rafraîchir au petit ruisseau qui murmure sur les cailloux, au bas de la prairie. Le soir, quand le soleil décline à l’horizon, il s’approche de la barrière et là, attend sa petite maîtresse qui ne tarde pas à venir. Louisette, après avoir fait manger à Bicot son morceau de sucre quotidien, le ramène à la ferme. Assise sur le dos de son fidèle ami, l’écuyère chevauche légèrement comme vogue, au gré du vent, sur lés eaux bleues, la fragile barquette. Bicot est heureux de vivre. Ce bonheur va-t-il durer ? Combien de poulains Louison a-t-elle aimés, et qui sont  partis,  un jour, emmenés par un acheteur ? La fillette sentit un pincement au cœur, quand elle vit s’en aller, comme tous les autres, son compagnon de jeux : « Monte dans ce camion maudit, pauvre Bicot ! Adieu, prés verdoyants ! Adieu, libres et folles courses ! En route, pour le pays noir ! »

Bicot, esclave de la mine !

Après un trajet interminable, l’auto stoppa devant le « carreau de la fosse ». Bicot fut mené dans une vaste écurie. Par la porte ouverte, il vit, avec étonnement, passer des hommes tout noirs, aux yeux luisants et aux dents d’une blancheur éclatante. Mais, quel est ce bruit infernal? Qu’ont donc ces deux roues, là-haut, à tourner sans cesse ? Se dit Bicot, avec inquiétude. Un homme, vêtu de toile bleue, vient chercher le cheval et le conduit vers une sorte de prison. Il entre dans la cage. Où s’en va-t-il donc ? Hélas ! à six cent cinquante mètres sous terre !

Comme par enchantement, le sol s’ouvrit sous lui, il eut le souffle coupé, il crut sa dernière heure arrivée. Comme il faisait noir ! Enfin, après trois longues minutes, il aperçut des lumières qu’il prit pour des étoiles. Il respira mieux.

Il est libéré, mais pas pour longtemps, hélas ! Il tremble chaque fois que l’explosion d’une mine ébranle l’air. Pourvu que je ne reste pas trop longtemps dans cet enfer, pense-t-il.

Quelle joie, le samedi, lorsque,la cage le remonte à la lumière du jour qui, maintenant, lui fait mal aux yeux. C’est avec peine qu’il distingue, au loin, le noir terril, les vieux corons poussiéreux.

Mort de Bicot

Après avoir revu la divine lumière, Bicot retourne dans ce souterrain maudit. Les semaines et les semaines passent, il semble au pauvre cheval que le travail devient de plus en plus pénible. Il appelle la mort de toutes ses forces, elle seule mettra fin à ses souffrances. Dans les galeries remplies d’ombre, il tire péniblement les pesantes berlines de charbon.

Tout à coup, la flamme des lampes des mineurs qui l’accompagnent commence à bleuir et à pâlir. Un grand coup de tonnerre ébranle toute la mine. Le porion s’écrie : « vite, vite, sauvez-vous ! »

Bicot ne comprend pas très bien ce qui lui arrive. Il fait un pas en avant, il veut fuir derrière les mineurs. Trop tard ! la galerie s’effondre et l’ensevelit. Il est étouffé !

Pauvre animal ! Il est mort sans revoir sa chère Louisette, loin de son pays natal, loin du clair soleil !

Travail de la classe de fin d’études,

d’après un texte libre de JOCELYNE RICA VET,

Ecole de fille/ de Basly,  Loos-en-Gohelle.

Le « martyre » des chevaux de mine

Avant 1914, la traction mécanique était à peu près inexistante dans les travaux souterrains de nos Houillères. Dans les voies de roulage, la traction était assurée presque entièrement, pour ne pas dire totalement, par de solides ardennais ou percherons qui traînaient vers l’accrochage les berlines chargées des produits du trait. C’est après la grande guerre que les locomotives à air comprimé, qui avaient fait l’objet d’études de la plupart des compagnies minières, commencèrent à être adoptées. Or,   précisément   à   ce  moment   on   a   assisté,   tant   en

Belgique qu’en France, à une certaine campagne qui prétendait dénoncer le martyre des chevaux de mine. Un auteur en vint même à écrire que, comme on l’eût fait autrefois pour les pinsons, on crevait les yeux des chevaux condamnés jusqu’au trépas dans les entrailles de la terre. Dans le même temps, d’ailleurs, un de nos confrères qui enquêtait dans le Bassin houiller du Nord et du Pas-de-Calais pour un grand quotidien de Paris, s’étonnait, devant une installation de fonçage qu’il avait prise pour un puits de mine, de voir subsister, en pleine période de reconstitution, les vestiges d’un passé depuis longtemps révolu. Décidément, était-on revenu à l’époque plusieurs fois séculaire où les pénitents enflammaient le grisou ?

La vérité était autre.

Alors qu’on travaillait activement au développement croissant des moyens mécaniques d’abatage, du machinisme au fond, des couloirs à moteur, à l’augmentation du poids des rails des voies de roulage et que l’on tendait de plus en plus à la traction mécanique, les chevaux de mine s’acheminaient paisiblement vers la fin de leur carrière. Pour moi qui suis descendu un certain nombre de fois, qui ai vu au travail ces braves bêtes, qui ai pu constater de quels soins elles étaient l’objet, leur martyre a été un sujet d’étonnement profond. Comment aurais-je été assez aveugle pour ne pas déceler leur propre cécité ?

Tous les chevaux que je croisais sur les voies de roulage me regardaient avec leurs bons yeux tranquilles et qui n’avaient rien d’éteint. Presque tous portaient au collier la « mallette » de leur conducteur dont, à l’heure du « briquet », ils auraient leur part, bien qu’un copieux picotin les attendait aux écuries, parfaitement ordonnées.

« Min bidet, — me confiait un jour, son conducteur, — je l’soigne comme je l’ferais de min gosse ».

En effet, les chevaux recevaient et reçoivent là où ils subsistent encore, les mêmes soins qui leur seraient donnés ailleurs. Un vétérinaire était attaché à chaque compagnie et prescrivait, le cas échéant, soit le repos, soit la remonte au jour qui, d’ailleurs, s’effectuait par roulement à des dates fixes.

… Le temps a passé… les locomotives à air comprimé qui, petit à petit, ont remplacé la « plus noble conquête de l’homme », ont, à leur tour, été supplantées par les locomotives Diesel et enfin par les locomotives électriques depuis le jour où les blindages de sécurité en ont permis l’emploi. Et bientôt, le dernier cheval de mine cessera sa tâche pour ouvrir les yeux à la pleine lumière.

La légende de son martyre n’aura plus sa raison d’être, comme d’ailleurs, elle ne l’a jamais eue ; mais chez les vieux mineurs demeurera le souvenir de ces compagnons fidèles qui donnaient sa poésie à la mine et aussi presqu’une âme, par le sentiment de vie qu’elles y apportaient.

LE GALIBOT (Nord-Matin).

Le dernier cheval remonté en 1970

Le dernier cheval employé au fond, dans le secteur de Lens, est remonté en 1970. Jusqu’à cette date, il était utilisé pour le transport des cadres de décadrage, là où l’emploi des locotracteurs n’était pas possible. En 1971. Il est allé mourir de vieillesse dans une ferme à Tilloy-les-Hermaville. Ce cheval et ses « collègues » qui, à la fin des années soixante, l’avaient précédé dans la retraite, ne donnaient plus guère de soucis aux mineurs On les conservait pour de menus travaux et… par affection. Sujets de nostalgie, ils rappelaient l’époque où la bonne tenue des équipages du fond était une véritable nécessité. Tirées des archives du C.H.M., des circulaires produites par la direction de la Compagnie de Vicoigne et de Nœux, dans les années 1892 à 1 894, nous donnent un aperçu de ces problèmes aujourd’hui bien oubliés.

En 1892 cette Compagnie emploie au fond 172 chevaux répartis dans sept fosses. Parmi eux, cette année-là, 9 sont morts, 37 ont été réformés et vendus. Les causes les plus souvent évoquées de ces décès sont les coliques rouges, les blessures, les pleurésies ou tout simplement l’épuisement On se sépare également des chevaux qui présentent de mauvaises dispositions : le dénommé Belfort était « vicieux, mordait ruait » dit le rapport ; Métij « ruait au fond et ne tirait plus », Gabon « avait peur des lumières. » A une époque où les salaires moyens des mineurs s établissent à 1 400 F, le prix d’achat d’un cheval varie de 800 à 1 200 F. Les chevaux morts sont vendus à l’abattoir pour la somme de 20 F. Les autres, devenus vieux et poussifs, sont achetés par des fermiers parfois à des prix honorables.

La gestion des équipages est chose délicate ; les pertes enregistrées dans ce domaine sont importantes, trop importantes estime l’agent général de la Compagnie. Pour cette raison, M.S. Agniel s adresse à l’Ingénieur en Chef pour lui renouveler ses recommandations quant aux soins qu’il convient de prodiguer aux équipages. De nombreux chevaux sont réformés pour cause de crapauds aux pieds du fait qu’ils travaillent dans des voies humides sans recevoir les soins nécessaires Des instructions sont données pour que leurs pieds soient lavés soigneusement puis graissés complètement.

Chaque quinzaine, il faut transférer les chevaux des voies humides dans des voies en bon état et réciproquement. Les ingénieurs doivent mieux contrôler l’entretien des équipages, le sérieux et l’expérience des conducteurs. Une circulaire du 16 mars 1894 rappelle à l’ordre les ingénieurs qui négligent de faire un rapport à la suite des accidents de chevaux. Des amendes sont infligées : 2 F d’amende au conducteur de Notaire pour manque de soins et de précaution. Son cheval boîte, conséquence d’une chute due à un excès de fatigue ; 2 F d’amende au conducteur de Paravent, pour lui avoir fait traîner 17 berlines au lieu de 12 ; blâmes sévères aux palefreniers chefs, porions et chefs porions de ces services…

G.L

La vie quotidienne des chevaux de mine  d’après les témoignages des mineurs lorrains

Les mines de fer lorraines ont ceci de particulier que certaines d’entre elles s’ouvrent à flanc de coteau. On accède ainsi à l’intérieur de la mine non par des puits, mais par des galeries en faible pente qui s’ouvrent à l’air libre. Ainsi, par exemple, les mines d’Hayange et d’Algrange. On comprend facilement que ce type de mine permettait aux chevaux qui y travaillaient d’y pénétrer facilement et donc, bien souvent, de n’y séjourner que le temps d’un poste de travail.

En début de poste, le conducteur du cheval (le Bauer, le Pferdbauer ou encore le Ramfurher) allait chercher sa bête à l’écurie située sur le carreau de la mine et s’enfonçait avec elle dans la longue galerie de roulage qui permettait d’accéder aux chantiers d’exploitation. Parfois, une galerie était réservée au seul usage des chevaux et portait alors le nom de Pferdstollen.

Monsieur André Weinsberg, ancien porion (surveillant) de la mine Sainte Barbe d’Algrange décrit ainsi le début du poste du matin : « En file indienne, la caravane somnolente avance d’un pas régulier sur le sol inégal dont la couche poussière accumulée depuis des ans atténue le bruit des sabots. La lumière crue des lampes à carbure tenues en main ou à l’épaule par les jeunes ouvriers projette des ombres grottesques et mouvantes sur les sinuosités du parement. On s’arrête rarement, si ce n’est pour satisfaire un besoin naturel et urgent.

Après une bonne demi-heure de marche, la monotonie du trajet est soudain rompue quand, à la faveur d’un changement de direction, on découvre les lumières du puits intérieur. Cinq minutes plus tard, notre groupe contourne la recette inférieure, animée en ce moment par l’arrivée des premières cordées de personnel.

Pascale KIENTZ-LANHER

Ce qui passionne et intrigue dans cette vie souterraine, c’est bien sûr la façon dont on faisait pénétrer les chevaux dans la mine. Le système d’accès par une galerie est le plus simple, mais ne peut se concevoir que dans les mines s’ouvrant à flanc de coteau. Dans les autres exploitations, l’accès des chevaux se fait par le puits. Le système de descente le plus archaïque est celui qui s’opère après abattage de l’animal, c’est-à-dire couchage grâce à des cordes, puis descente précautionneuse de l’animal maintenu captif dans un système de sangles appelé capote d’abattage. On conçoit le caractère très traumatisant de l’opération qui est entourée de nombreuses précautions : animal à la diète depuis 24 heures (port d’oeillères, équipe de mineurs suffisante (environ 8 hommes), repos absolu de l’animal à son arrivée.